Alfred Vitalis : « Rolland Courbis c’était un ami, un frère, un compagnon de route »
« C’était un ami intime. Mon Pagnol. On se connaît depuis l’âge de 13 ou 14 ans », explique Alfred Vitalis, bouleversé par la disparation de son copain de toujours.
Durant toutes ces années, les deux hommes ont partagé bien plus que les postes défensifs sous le maillot à diagonale, entre la fin des années 70 et le début des années 80. « J’ai vraiment chialé comme un gamin. Parce que c’était un ami proche, mais aussi quelqu’un de très important pour moi. »

Leur chemin se croise à 14 ans
Tout commence lors du concours du jeune footballeur de la Côte d’Azur. Des centaines de jeunes, les meilleurs de Nice, Monaco, Cannes ou Antibes. Vitalis, surnommé le « Marquis », l’emporte et se rend à Marseille pour affronter les Bouches-du-Rhône. Courbis est déjà là.
« Il me dit : ‘Alfred, tu sais que tu es à Marseille ? Tu n’iras pas à Paris (où se déroule la finale). Les 3 premiers sont déjà là, mes deux potes marseillais et moi !’ »
Ce jour-là, Vitalis découvre déjà le caractère de Courbis. « Il avait déjà cette force-là, cette audace. »
« Il avait déjà cette autorité, cette façon de fédérer. »
Par la suite, le deux ne se quittent plus. « En cadets du Sud-Est, c’était mon capitaine », rappelle Alfred Vitalis. « Il avait déjà cette autorité, cette façon de fédérer. » Ensemble, ils portent également le maillot de l’équipe de France Junior à 18 ans, en 1972 sous les ordres de Jacky Braun puis Michel Hidalgo.
Sur le terrain, Courbis est déjà ce qu’il restera toute sa vie : un meneur d’homme, un visionnaire. « Il calculait tout. Comment on devait jouer, comment on allait se placer. »
Les chemins se croisent, se séparent parfois, sans jamais s’éloigner vraiment. Rolland Courbis tente même d’attirer Alfred Vitalis à l’étranger. « Il voulait que je le rejoigne en Grèce lorsqu’il évoluait à l’Olympiakós (1973). Certains me le proposaient aussi, car j’avais un nom à consonance grecque. Ça ne s’est pas fait, mais on en avait beaucoup parlé. »
Sur le terrain toujours présent
Puis vient Monaco. Le Rocher. Les années 1977 à 1982. « On a vécu quatre, cinq, six très belles années ensemble. »
Au quotidien, Courbis (155 matchs avec les Rouge & Blanc) reste fidèle à lui-même. « Au début, on était en chambre ensemble. Mais avec la comtesse (Maria-Luisa Rizzoli), ils s’appelaient toutes les heures, j’ai dit que je ne voulais plus dormir avec lui », sourit Vitalis. « Il a fini par prendre une chambre seule. C’était Rolland. »
Un homme excessif, entier. « Il n’était pas toujours exemplaire, on le savait tous. Mais sur le terrain, on ne pouvait rien lui reprocher. Il était toujours présent. » Vitalis sourit encore : « On se demandait même comment il arrivait à vivre comme ça, en dehors, et à être aussi fort sur le terrain. »
À Monaco, Rolland Courbis devient plus qu’un cadre. Il est un relais, une voix qui compte. Un épisode en dit long sur son sens du collectif. Lors d’un stage en Suisse, l’effectif procède à l’élection du capitaine. « Le coach voulait que ce soit Barberis. Certains joueurs voulaient que ce soit moi. Et Rolland s’est présenté aussi. »
Le vote tombe : Le Marquis arrive en tête, Barberis deuxième, Courbis troisième. Alors Rolland se lève. « Il a dit devant tout le monde : ‘Moi, toutes mes voix, je les donne à Alfred.’ C’est comme ça que j’ai été élu capitaine. Et ça explique beaucoup de choses sur Rolland. »
« On gagnait, et on gagnait ensemble. »
Dans ce vestiaire-là, l’esprit de groupe est une évidence. « L’équipe de 77-78, il s’est passé quelque chose. On se protégeait tous. Si quelqu’un avait un problème, on était là. » Courbis est au cœur de cette dynamique, capable d’alterner légèreté et exigence. « On pouvait rigoler, raconter n’importe quoi. Et d’un coup, il disait : ‘Stop. Maintenant, on y va.’ Et tout le monde basculait. »
Une alchimie rare, que Vitalis n’a que peu retrouvée ailleurs. « Je n’en ai pas connu beaucoup, des équipes comme ça. On était une belle bande de potes, avec Delio (Onnis), Jeannot (Petit), (Christian) Dalger, (Michel) Rouquette, Ettori (Jean-Luc), Raoul (Noguès) ou encore Rolland, on était inséparable, on se sentait fort. »
Rolland, lui, avait déjà cette âme d’entraîneur. « Quand Lucien Leduc (entraîneur de 1958-1963 puis 1977 à 1979) ou Gérard Banide (entraîneur de 1979 à 1983) donnait ses consignes, il arrivait à Rolland de parler ensuite au fond du bus ou du vestiaire. Il faisait sa propre tactique, il nous disait à chacun comment on allait jouer. Ce n’était jamais contre l’entraîneur, c’était pour gagner. »
Les résultats suivent : champions de France en 1978 et 1982, et victoire en Coupe de France en 1980. « On gagnait, et on gagnait ensemble. »
Courbis, parfois dans l’ombre, parfois au premier plan, reste toujours essentiel. « Quand vous avez quelqu’un comme ça derrière, vous pouvez jouer. Vous êtes sereins. On se connaissait par cœur. Par exemple, je disais à Rolland ‘je vais me laisser prendre un petit pont et que tu récupères derrière’. Le gars était tout content de me faire un petit pont mais Rolland récupérait le ballon. L’attaquant n’avait rien compris à ce qui lui arrivait (rires). »
Camaraderie et générosité
Mais au-delà des titres, c’est l’amitié qui reste. En dehors du terrain, ils ne se quittaient jamais. « On habitait La Turbie tous les deux. Même après les matchs, on sortait ensemble, avec les femmes. En fin de saison, il nous invitait tous chez la Comtesse, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, c’est un détail mais ça le représentait bien, c’était un vrai copain, quelqu’un de généreux, il aimait faire plaisir. »
Il poursuit : « Rolland aurait pu me demander n’importe quoi, à n’importe quelle heure. J’y serais allé. Et moi, j’aurais fait pareil. Je le connaissais depuis tout petit. On se comprenait parfaitement. Même quand on n’était pas sur le terrain, on était là les uns pour les autres. Il avait beaucoup d’amis, et pour ceux qu’il aimait énormément, il était présent à 100 %. »
Alfred Vitalis se souvient aussi de Stéphane, le fils de Rolland : « J’étais très proche de lui. Il venait souvent, il habitait La Turbie comme moi. Je l’ai vu plusieurs fois avec mes filles, il était sur mes genoux, comme mon fils. »
Aujourd’hui, le chagrin est immense. « C’est dur de perdre des gens aussi importants. Mais c’est la vie. S’il n’y avait pas eu ce concours, peut-être que je n’aurais jamais connu Rolland Courbis. Il a fait partie de l’enclenchement de ma vie. Rolland c’était un ami, un frère, un compagnon de route. »




