Il avait rendu une visite surprise aux jeunes talents de La Diagonale en marge du match de Ligue des Champions entre l’AS Monaco et la Juventus Turin. Formé en Principauté avant de connaître une grande carrière jusqu’à être sacré champion du Monde avec l’Équipe de France, Lilian Thuram avait accepté d’évoquer ses meilleurs souvenirs au centre de formation sous le maillot rouge et blanc. Entretien 🎙️
Bonjour Lilian. Qu’est-ce que ça vous fait de revenir ici où tout a commencé ?
Tout d’abord, je suis toujours très, très content d’être ici à l’AS Monaco, de revenir à Monaco, parce que ça me rappelle mon enfance. Et puis, lorsque j’étais au centre de formation, j’aurais aimé aussi que des anciens joueurs viennent nous parler, répondre à nos questions, donc je trouve ça sympathique. Parce que je crois que dans la vie, il faut être dans une certaine continuité, je pense que c’est bien, et ça peut les aider !
Vous êtes arrivé à l’âge de 17 ans au centre de formation. Que vous évoque cette période ?
C’était un rêve pour moi ! D’autant que quand j’étais enfant, je ne partais jamais en vacances, donc le fait d’arriver à l’AS Monaco, d’avoir une chambre à soi, avec vue mer en plus, et tout ça pour jouer au foot... c’était un rêve. Quand j’arrive à 17 ans ici, je monte au Casino, je vois des choses qui n’existent pas, même dans les films (rires) ! D’ailleurs, je me souviens très bien que la première fois que j’ai découvert ce décor, il y avait des voitures incroyables. Moi, je ne savais pas que ça appartenait à des gens, je pensais qu’elles étaient en vente ! Tout était incroyable.
Je pense que c’est un des plus grands clubs formateurs en France, déjà parce qu'ils ont la capacité à choisir les bons éléments ! Après, je pense que c’est beaucoup plus facile aussi de s’épanouir à l’AS Monaco, d’autant qu’il y a cette culture de faire jouer les jeunes.
Lilian Thuram, à propos de la formation monégasque
Que pensez-vous de ce bâtiment de "La Diagonale" ?
Comme je suis de l’ancienne génération, je me dis que parfois c’est presque trop (sourire). Mais ce qui est sur c'est qu'ils ont tout pour performer. En tout cas, c’est vraiment une chance pour eux, et j’essaie de leur dire : “Ouvrez grand les yeux et n’oubliez jamais que vous avez beaucoup de chance.” Car je pense que lorsqu’on est conscient des choses, c’est plus facile de donner le meilleur de soi-même.
Qu’est-ce qui fait que l’AS Monaco est un des plus grands centres de formation en France, encore aujourd’hui ?
Je pense que c’est un des plus grands clubs en France dans ce domaine, déjà parce qu'ils ont la capacité à choisir les bons éléments ! Après, je pense que c’est beaucoup plus facile aussi de s’épanouir à l’AS Monaco, d’autant qu’il y a cette culture de faire jouer les jeunes. Et donc ça, c’est une chance incroyable ! C’est-à-dire que vous savez que si vous avez les capacités, vous allez pouvoir jouer dans l’équipe première.
Est-ce que c’est ce qui a convaincu votre fils Khephren de faire sa formation ici ?
Non, je ne pense pas, parce que quand vous êtes jeune, vous ne connaissez pas cet environnement. Je pense que Khephren a choisi Monaco parce qu’il aimait bien les couleurs de l’AS Monaco tout simplement ! J’ai toujours dit à mes enfants : “Si vous me dites que vous aimez ce club et que ce club vous veut, vous y restez, vous n’allez pas faire ailleurs !” J’ai toujours été contre ça. Donc Kephren m’a dit Monaco, et il a choisi Monaco. Mais je reste persuadé, quand même, que c’est parce que son papa était passé par là avant lui.
Vous avez côtoyé Emmanuel Petit au centre, avant de connaître un destin lié jusqu’en Équipe de France. Vous attendiez-vous à un tel accomplissement ?
Bien évidemment, non ! Mais quand j’arrive, je sais qu’Emmanuel Petit est jeune, joue en équipe première, et je me dis : 'Si c’est possible pour lui, c’est possible pour moi aussi.' Il y avait aussi Anthony Garcia qui jouait aussi à cette époque-là, et donc vous vous dites : 'Il y a ces jeunes, donc pourquoi pas moi ?'
Je pense que cette blessure-là explique la carrière que j’ai eue. Parce que le chirurgien de l’époque m’avait dit que je n’allais plus pouvoir jouer à haut niveau, et donc chaque entraînement, chaque match, chaque saison, j’avais l’impression que c’était quelque chose que j’avais gagné et que tout pouvait s’arrêter !
Lilian Thuram, sur la blessure qui l'a forgée
Vous rappelez-vous de votre première en pro’ ?
Mon premier match en professionnel, de mémoire, c’est contre Toulon à l’extérieur, je suis remplaçant et je rentre en cours de jeu. Mais déjà, il faut savoir que je m’étais blessé longuement quand je suis arrivé au centre de formation. Donc j’avais eu un problème au genou, et j’étais resté plus de huit mois sans jouer au foot. Et donc revenir, travailler, et rentrer, c’était reprendre ce que j’avais laissé. Parce qu’avant la blessure, j’avais été remplaçant à 17 ans lors d’un match de première division à Caen, où j’avais failli rentrer. Mais Caen avait égalisé, et donc il fallait faire rentrer un attaquant. Et donc je me disais que j’avais raté une occasion, en fait. Et donc le fait de jouer à Toulon, c’était revenir à rêver de pouvoir jouer un jour professionnel à l’AS Monaco.
Cette blessure vous a-t-elle forgé mentalement pour connaître ensuite une aussi grande carrière ?
Effectivement, c’est vrai ! Je pense que cette blessure-là explique la carrière que j’ai eue. Parce que le chirurgien de l’époque m’avait dit que je n’allais plus pouvoir jouer à haut niveau, et donc chaque entraînement, chaque match, chaque saison, j’avais l’impression que c’était quelque chose que j’avais gagné et que tout pouvait s’arrêter ! Ça veut dire qu’à chaque fois, j’avais du plaisir, de peur que tout soit stoppé. D’ailleurs ce fameux chirurgien m’avait dit qu’il fallait aussi opérer le deuxième genou, ce que j’avais refusé de faire (sourire). Donc ça m’a suivi pendant toute ma carrière. Je me suis toujours très bien soigné, étiré, du fait de cette peur. Je faisais tout ce qu’il fallait pour prendre soin de moi, ce qui m’a permis de durer dans le temps et de vraiment vivre ma carrière ! J’étais l’homme le plus heureux à chaque fois que j’étais à l’entraînement ou que j’étais sur les terrains.
Quelle importance a eu votre premier entraîneur, Arsène Wenger, dans votre parcours de joueur et d’homme ?
C’est vrai qu’Arsène Wenger était l’entraîneur de l’AS Monaco quand je suis arrivé. C’est lui qui a cru en moi et je pense que pour chacun d’entre nous, peu importe que ce soit dans le foot ou pas, vous avez besoin de quelqu’un qui vous dise : "J’ai confiance en toi, tu as la capacité pour faire les choses." Et donc ça n’a pas de prix, en fait ! Et effectivement, il y a eu cette phrase d’Arsène : "On peut progresser à tout âge", qui me poursuit encore aujourd’hui.
Que gardez-vous en tête de la première épopée européenne de l’histoire du Club en C2 édition 1991-1992 ?
Beaucoup de joie, tout d’abord, parce que j’étais jeune et j’avais eu la chance de participer à quelques matchs. Nous avions aussi l’occasion d’être la première équipe tricolore à gagner une coupe d’Europe. Et je me disais que c’était incroyable ! J’étais il y a quelques années de cela en 4ème division à Fontainebleau, et là je suis au Portugal, j’ai 20 ans et peut-être que je vais gagner, je me faisais déjà des films : on allait gagner, ça allait être la fête... et malheureusement on a perdu. Ce sont des choses qui arrivent, mais en tout cas ce sont des très beaux souvenirs ! Même si la finale s’est jouée dans un contexte particulier, car c’était le lendemain de la catastrophe de Furiani en Corse, donc il y avait une émotion particulière.
Vous avez évolué avec beaucoup de grands joueurs. Quels sont ceux qui vous ont le plus marqué ?
Il y a un joueur qui m’a beaucoup marqué, c’est Roger Mendy ! Il m’a appris énormément de choses en tant que défenseur. Très souvent j’allais manger chez lui, et c’est pour cela que je disais aux jeunes : “Faites très attention, on a besoin de personnes qui nous accompagnent pour réussir, on ne peut pas se faire seul !” Il y a Claude Puel aussi, parce que c’était quelqu’un à l’entraînement qui était toujours à 300 %. Là aussi j’allais souvent chez lui, donc il me parlait de la discipline du travail et de comment se comporter en dehors du terrain. Il y a aussi quelqu’un qui m’a beaucoup marqué, c’était Jeannot Petit, qui me donnait de très bons conseils, qui m’appréciait beaucoup, qui était très généreux dans sa façon d’être.
Il y a aussi "petit Louis" qui était le magasinier. Il y a beaucoup de personnes qui m’ont donné beaucoup d’amour, et pas simplement que les joueurs de foot. Il y a aussi Luc Sonor qui était ici. J’avais un lien particulier avec lui étant donné que je suis Guadeloupéen comme, donc j’étais très souvent aussi chez lui. Il me protégeait beaucoup ! Dès qu’il y avait quelque chose à l’entraînement qui se passait me concernant, lui il arrivait : "Écoutez-moi bien là ! Écoutez-moi bien ! OK, on s’est compris." Parce que comme j’étais très agressif quand j’étais jeune, donc parfois les plus vieux ils étaient énervés. Et donc Luc Sonor disait : "Oh ! Calmez-vous là !" Après il me disait : "Vas-y, pousse-toi !"
Il me parlait beaucoup, mais c’était toujours très bizarre effectivement d’être à l’entraînement avec mon idole de jeunesse. Donc il a participé aussi, comme tous les entraîneurs d'ailleurs que j'ai rencontrés, à me rendre meilleur.
Lilian Thuram, à propos de Jean Tigana
Quel rôle Jean Tigana a-t-il joué lui aussi dans votre évolution et dans votre carrière ?
Déjà, c’est très déstabilisant d’avoir pour entraîneur son idole ! Lui aussi il me parlait beaucoup, mais c’était toujours très bizarre effectivement d’être à l’entraînement avec mon idole de jeunesse. Donc il a participé aussi, comme tous les entraîneurs d'ailleurs que j'ai rencontrés, à me rendre meilleur. Mais il y a monsieur Pierre Tournier aussi qui a été très important vraiment dans ma réussite, parce que c’est quelqu’un qui m’a endurci un peu au niveau du caractère.
Parmi l’équipe de France championne du monde 98, 30 % de l’équipe était passée par l’AS Monaco ou était toujours à l’AS Monaco. Est-ce que vous pensez que cette colonne vertébrale a été déterminante dans le succès de cette équipe ?
Oui, parce que peut-être qu’on n'aurait peut-être pas gagné sans cela ! Mais je n’avais pas fait le rapprochement... c’est vrai (il réfléchit) ! Fabien Barthez, Emmanuel Petit, Youri Djorkaeff, Thierry Henry, David Trezeguet et moi, c’est incroyable quand même ! Je comprends maintenant pourquoi on a gagné la Coupe du Monde (sourire) ! Ça se tient dans les détails. Mais à partir du moment où vous avez joué dans le même club, il y a une proximité. Et cette proximité se sent dans la vie du groupe, elle se sent aussi dans l’équipe. C’est quelque chose de très important, même s’il y avait des différences d’âges. Par exemple, l’histoire que j’ai avec Thierry (Henry) est une histoire particulière parce que je le connaissais lorsqu’il était à l’INF Clairefontaine. Et quand il est venu ici à l’AS Monaco, son papa était venu me voir pour me dire : "Il faut que tu prennes soin de mon fils". Et moi je lui avais dit "Ok". Bon Thierry il a dû peut-être regretter parce que je suis un peu dur (sourire). mais après il a compris avec le temps que c’était pour son bien, et il est devenu un joueur extraordinaire !
Vous avez été un temps recordman du nombre de sélections en Équipe de France. On imagine que c’est une fierté ?
Alors je ne suis pas sûr que ce soit très important d’être le recordman ou pas mais plutôt d’avoir eu cette chance-là de jouer en Équipe de France et d’avoir gagné avec ! C’est pour cela que je dis aux jeunes de faire très attention à ne pas normaliser ces choses-là. Il faut qu’à chaque fois vous ayez ce sentiment de plaisir et d’étonnement. Voilà. Et moi j’ai c’est la blessure que j’ai connue qui m’a permis d’avoir ce détachement.
Je dirais tout, parce que l’AS Monaco explique ce que je suis aujourd’hui ! (...) Je ne serais pas celui que je suis, je n’aurais pas rencontré les personnes que j’ai rencontrées et qui m’ont aidé à devenir le joueur que j’ai été et l’homme que je suis.
Lilian Thuram, sur ce que représente le Club pour lui
Pour revenir à l’AS Monaco, quel est le plus grand match qui vous a le plus marqué ?
Ce n’est pas le plus grand, mais j’ai eu un flash dans ce match-là. On joue contre Barcelone en Ligue des Champions, à Barcelone, et à un moment donné je m’arrête sur le terrain et je me dis : "Qu’est-ce qui est en train de se passer ? Je ne fais pas du tout le même métier qu’eux, en fait !" Parce que ça jouait trop facile et d’ailleurs après ce match-là, pendant très longtemps, je n’ai plus joué. Parce que je pense que l’entraîneur a dû se dire : "Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il a un moment d’absence, donc il n'est peut-être pas prêt pour le haut niveau ?" J’ai donc eu ce flash et je me suis dit : un jour j’arriverai à ce niveau-là ! Je travaillais dur pour pouvoir arriver à ce niveau-là. Et je pense que ça m’a beaucoup aidé aussi. Mais d’ailleurs, quand j’ai signé à Barcelone, je me suis souvenu de ce moment-là. Et c’était très émouvant d’être là !
Est-ce qu’il y a une anecdote qui vous revient en tête que vous avez connue dans le vestiaire monégasque ?
Ce n’est pas tellement lié au foot. Parfois il y avait des joueurs qui allaient jouer au Casino à Monaco. Et il y en a un qui arrive à l’entraînement et qui s’énerve : "Toi de toute façon, chaque fois que t'es au Casino, toi t'es le chat noir, je gagne jamais et tout !". Donc tout le monde rigolait et se moquait un peu de celui qui avait perdu et qui disait que l’autre était son chat noir. Voilà, c'était marrant.
Que représente plus globalement l’AS Monaco pour vous ?
Je dirais tout, parce que l’AS Monaco explique ce que je suis aujourd’hui ! L’AS Monaco c’est le début de ma carrière, parce que j’ai été au centre de formation ici, donc sans ce club, je ne serais pas celui que je suis, je n’aurais pas rencontré les personnes que j’ai rencontrées et qui m’ont aidé à devenir le joueur que j’ai été et l’homme que je suis. Donc en fait, ça fait partie de ce que je suis ! C’est plus que ce qu’on peut penser, c’est ancré en moi.
Que vous évoque la rencontre entre la Juventus Turin et l’AS Monaco, deux clubs que vous avez connu avant votre fils ?
Déjà, c’était incroyable de venir voir jouer Kephren lorsqu’il jouait contre Nice. Et là, c’est quand même surréaliste qu’il joue un match de Ligue des Champions entre la Juventus de Turin et l’AS Monaco, c’est une chance incroyable ! Pour vous dire la vérité, j’ai été convoqué, car c’est un match spécial pour lui ! Khephren adore l’AS Monaco, et je trouve ça très, très bien. D’ailleurs lorsqu’il était au centre de formation, il me disait : "Mais papa, on nous a demandé où est-ce qu’on s’imaginait professionnel ?”, quand il était au centre de formation. Et lui avait dit : "Ben à l’AS Monaco, où est-ce que vous voulez que je m’imagine ?". L’entraîneur lui avait répondu : "Mais attends, il y a des joueurs qui ne répondent pas l’AS Monaco". Et Khephren a dit : "Mais comment c’est possible ?". Tout ça pour dire que l’AS Monaco c’est un lien familial aussi ! C’est quand même mon premier club et ça restera toujours mon premier club, ainsi que celui de Khephren.
Un dernier mot pour les supporters de l’AS Monaco ?
DAGHE MUNEGU !!! 🇲🇨