Il est encore à ce jour l’un des plus grands dirigeants que le football tricolore ait connu ! Vainqueur de cinq titres de champion de France, de trois éditions de la Coupe de France et du Trophée des Champions et d’une Coupe de la Ligue sous sa présidence, Jean-Louis Campora a indéniablement marqué l’histoire du club de la Principauté. Également à l’origine de la création de l’Academy, celui qui a dirigé l’institution pendant 28 ans a accepté d’évoquer la genèse du projet, en marge de son 50e anniversaire. Entretien 🎙️

Bonjour M. Campora. Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre arrivée en 1975 et cette volonté de lancer l’Academy ?

A l’époque, nous appelions ça le centre de formation, puis on a suivi la mode, et ça s'est transformé en Academy ! Nous prenions des “embryons”, des jeunes que nous voulions accompagner jusqu’au monde professionnel, mais au niveau où nous étions à ce moment-là. C’est-à-dire que quand vous évoluez en deuxième division avec une équipe où il n'y avait pas de grands noms de joueurs, vous recrutiez automatiquement, en dehors des jeunes de la section amateur de l'AS Monaco, un certain nombre de jeunes talents, même si les meilleurs ne venaient pas chez nous.

Ils allaient dans les grands clubs français parce qu'à l'époque, la France recrutait en France, les Italiens recrutaient en Italie, etc. La vision du Club, c’était de dire qu’à Monaco, dans le respect de son originalité, de son influence et de ses possibilités financières, il était nécessaire de pouvoir allier à la fois du professionnalisme à un bon niveau avec des joueurs qui étaient supervisés, qu’on allait chercher et à qui on allait apprendre, réapprendre le football avec des visions je dirais de devenir un jour un joueur professionnel.

Cela a marché parce que nous sommes allés chercher les meilleurs formateurs du moment que nous avions en France avec Gérard Banide et Pierre Tournier. Et quand je ne cite que ces deux-là, c’était parce qu’ils avaient la plus forte réputation.

Jean-Louis Campora, sur la réussite du lancement de l'Academy

En sachant que la scolarité était elle aussi au cœur du projet…

Oui, car l’idée était d’amener en même temps une dimension sociale qui était importante, parce qu'on exigeait d'eux qu'ils passent des certifications équivalentes à celui du BAFA. Et deuxièmement, on voulait faire d’eux des potentiels étudiants puisqu'on voulait qu'ils passent le Bac. On avait une forte réussite aux examens d'ailleurs ! Et puis la volonté était aussi d’en faire des hommes et des hommes qui prennent des responsabilités comme sportifs.

Pour cela, vous avez fait appel aux meilleurs dans leur domaine, racontez-nous !

C’est exact, ça a marché parce que nous sommes allés chercher les meilleurs formateurs du moment que nous avions en France avec Gérard Banide et Pierre Tournier. Et quand je ne cite que ces deux-là, c’était parce qu’ils avaient la plus forte réputation. Gérard Banide au niveau de l'INF Vichy, qui était l'un des plus connus et qui avait été mis en place par Pierre Pibarot, et Pierre Tournier qui avait fait ses preuves à Sochaux, l’un des meilleurs centre de formation de France et un des rivaux de notre club, avec celui de Nantes qui était entraîné dirigé par José Arribas et Jean-Claude Suaudeau. À l'époque on parlait de Nantes, de Sochaux, de Monaco, de Saint-Étienne parmi les meilleures pépinières. Donc dès la mise en place du centre de formation, on a eu très rapidement la possibilité de recruter de jeunes joueurs qui nous donnaient l'impression d'avoir un talent et qui pouvaient se développer dans l'avenir.

Pourquoi avez-vous eu la volonté d’exporter ce savoir-faire ?

C’est vrai que comme nous avions tissé des liens forts avec le Sénégal, j'avais eu l'idée de créer à Dakar un centre de formation AS Monaco. Nous l’avions conçu et imaginé avec Aldo Gentina, un Italien qui avait émigré au Sénégal avant la guerre pour fonder ses entreprises, qui adorait le football. Avec lui et en lien avec le Ministre des Sports de l'époque, Malik Sy, on avait donc créé ce centre là-bas. Nous avions voulu le Sénégal à l'époque, car il fallait remplir à la fois un rôle sportif bien sûr, mais également humanitaire et social, ce que nous n'avions pas tout à fait chez nous. J'avais d’ailleurs exigé que tous les formateurs qui étaient à Dakar soient des Sénégalais, qui avaient appris le métier au préalable en venant en stage chez nous, où nos formateurs, Gérard Banide, Pierre Tournier ou Paul Pietri, les formaient. Ils partaient passer un mois au Sénégal pour contribuer à leur apporter ce qui pouvait leur manquer dans leur formation et sur la façon de traiter les jeunes en les encourageant à faire des études, à aller au lycée, à bien manger, à savoir s'alimenter, à savoir être utile à leur famille parce que l'esprit familial et de clan est très important là-bas. Donc ça a été le fruit de la réussite.

Il y a des gens qui sur la durée ont joué des rôles importants, et il s’agissait souvent d’anciens joueurs : il y a eu Henri Biancheri, Jean Petit et Jean-Luc Ettori notamment. Ils étaient arrivés chacun à leur période en tant que joueurs, avant que je les nomme, compte tenu de leur qualité sportive, de leur mentalité exceptionnelle, dans d'autres fonctions.

Jean-Louis Campora, sur les hommes clés qui ont marqué le Club

Comment cette stratégie s’est-elle traduite ?

Quelques années plus tard, lors de la Coupe du Monde qui se déroulait en Corée du Sud et au Japon, il y a eu un match de poules entre la France et le Sénégal. Dans les deux équipes, neuf joueurs étaient issus du centre de formation de l’AS Monaco. Alors à ce niveau important de la compétition, c’était le signe que nous avions eu raison de créer ces centres de formation, de leur donner les moyens de se développer, et nous d'avoir des entraîneurs spécialistes dans le recrutement des jeunes et dans la formation de ces jeunes.

Quels hommes ont eu un rôle clé ensuite dans l’avènement du Club en général et de l’Academy ?

Il y a des gens qui sur la durée ont joué des rôles importants, et il s’agissait souvent d’anciens joueurs : il y a eu Henri Biancheri, Jean Petit et Jean-Luc Ettori notamment. Ils étaient arrivés chacun à leur période en tant que joueurs, avant que je les nomme, compte tenu de leur qualité sportive, de leur mentalité exceptionnelle, dans d'autres fonctions. Après être parti travailler chez un grand équipementier, j'avais par exemple repris Henri Biancheri au Club pour être Directeur sportif. Il remplissait les règles suivantes : s'intéresser, parler avec les entraîneurs, le staff de l'équipe pro, le centre de formation et la section amateur, de façon à ce que tous les bons joueurs qui pouvaient passer par l'AS Monaco amateur ou par l'Academy, comprennent la philosophie, démontrent qu'ils avaient du talent pour pouvoir gravir des échelons.

Quelques années après, Jean Petit ayant passé ses brevets d'entraîneur, avait rempli un rôle soit d'adjoint à l'entraîneur du moment, soit de Directeur sportif adjoint, soit de conseiller du Président. Ces gens-là étaient très importants dans le Club, comme Jean-Luc Ettori qui a lui aussi exercé plusieurs fonctions. Ils ont apporté dans la construction du Club, sur le terrain, dans le contact avec les différentes parties prenantes, la bonne parole. La bonne parole et des actes qui nous ont contribué à nous faire gagner.

Ils me rendent tous fiers ! Mais il y a des figures plus emblématiques que d'autres. Le premier qui me vient en tête, c’est Manuel Amoros, parce que c’était un des premiers qui avait battu des records de sélection à son temps et qui sortait du centre de formation ! Avec lui, il y avait Bruno Bellone qui était un des jeunes de l'époque.

Jean-Louis Campora, sur les joueurs formés les plus marquants

Quelle était leur vie à l’Academy justement ?

Ils vivaient au centre de formation, ils y passaient toute la journée, prenaient le petit déjeuner, allaient aux cours, au lycée, s'entraînaient, mangeaient matin midi et soir et vivaient une école de jeunes qui étaient dans un internat. Eh bien il y a toujours un bon esprit et ça a permis à tous les autres de se développer et d'éclore. Il y en a eu des tas de jeunes qui ont eu quelques sélections en Équipe de France, qui ont été récompensés. Donc on avait un florilège de jeunes joueurs qui tous nous ont apporté. De l'époque de Gérard Banide, je me souviens de Thierry Ninot par exemple, qui travaille à Monaco maintenant. Il jouait soit arrière gauche, soit défenseur central, et Gérard Banide me disait : "Mais celui-là, il a le niveau de Beckenbauer !"

C'était des expressions de l'entraîneur qui me disait ça en privé parce qu'il ne voulait pas mettre ça dans la tête du joueur, mais qui considérait qu'il y avait au club un certain nombre de joueurs qui avaient des qualités tellement exceptionnelles qu'on pouvait bâtir là-dessus. Je crois que le football est un éternel recommencement. Il y a une adaptation dans la préparation des esprits, dans la préparation psychologique, dans la préparation physique, dans le volontarisme de réussir et l'envie de réussir, la "grinta", et le fait de ne pas se laisser dévoyer par les problèmes annexes.

Car les tentations peuvent être nombreuses…

Aujourd'hui, quand vous avez un jeune qui arrive au club vers 15 ou 16 ans et qui va signer son premier contrat pro’ vers 18 ans, 19 ans ou 20 ans, il y a tout un tas de pièges de la vie à côté. Il y a la petite copine que l'on rencontre, il y a les tentatives de sortie d'aller boire un verre… et je ne parle pas de tout le reste ! Il faut avoir un esprit solide, une volonté de ne pas se laisser pousser dans des coins qui vous condamneraient à faire du sport professionnel. Donc quand vous avez cette force de caractère et que vous avez le talent, c’est la réussite. Et que vous soyez à Auxerre, à Sochaux, à Monaco, à Saint-Étienne ou à Strasbourg, les tentations sont les mêmes. Donc il y avait une vigilance à avoir et qu'on a trouvée un peu partout dans les clubs français de l'époque mais qui chez nous, devait être encore plus forte. Nous devions être plus prudents et plus intelligents parce qu'on était à Monaco et on ne voulait pas qu'un scandale vienne retomber sur le Club ou la Principauté.

Quels sont les joueurs qui vous ont rendu le plus fier ?

Ils me rendent tous fiers ! Je ne veux pas faire un traitement différent entre les uns et les autres, entre celui qui a été le bon ouvrier du foot mais sans lequel on ne peut pas gagner, et celui qui a été le grand champion qui nous a fait gagner. Pour moi, ils ont tous le droit au même traitement, au même succès et à notre reconnaissance. Mais il y a des figures plus emblématiques que d'autres. Le premier qui me vient en tête, c’est Manuel Amoros, parce que c’était un des premiers qui avait battu des records de sélection à son temps et qui sortait du centre de formation ! Avec lui, il y avait Bruno Bellone qui était un des jeunes de l'époque.

Ensuite, quand on fait un saut dans le temps, il y a la vague des Lilian Thuram, Emmanuel Petit, qui étaient les grands du moment, futurs champions du Monde. Puis il y a eu David Trezeguet, Thierry Henry qui s'est encore illustré avec une médaille olympique à la tête de l’Équipe de France U23 récemment. Donc on a des tas de gens qui ont fait de l'AS Monaco dans la période que j'ai couverte un retentissement et qui doivent leur réussite d'abord à eux-mêmes, mais surtout à leur sérieux, à leur volonté de réussir, à la volonté d'être traités comme tout le monde et à la dynamique qu'ils ont entraînée au centre de formation.

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